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De quelle informatique parlons-nous ?

Une confusion existe autour des termes “numérique” et “informatique”. Conçue comme une discipline scientifique, l’informatique ne se résume pas (loin de là) à la maîtrise d’un traitement de texte, d’un tableur, d’un moteur de recherche, etc. Ces compétences sont certes utiles à tout un chacun, mais nous pensons qu’il est encore plus important de comprendre les principes fondamentaux, communs à la conception de tous ces outils. Nous appelons ces principes : la pensée informatique.

Comme mentionné dans un rapport français[1], “Contrairement à une idée encore trop répandue, un enseignement de l’informatique ne peut en aucune façon se résumer à celui de ses usages – traitement de texte, tableur, navigateur, etc. – pour la même raison qu’un enseignement de la thermodynamique ne peut se limiter à l’apprentissage de la lecture d’un thermomètre et d’un baromètre, ou celui de la mécanique à la validation du permis de conduire. Un tel enseignement fabriquerait des utilisateurs qui subiraient la technique, non des acteurs du monde de demain." L’informatique ne doit donc pas se limiter à apprendre comment utiliser des logiciels, mais doit permettre aux élèves de comprendre comment l’ordinateur est capable de réaliser tant de tâches variées.

Le numérique prend une place essentielle et grandissante dans notre société. Former les élèves à la pensée informatique, c’est leur ouvrir de nouvelles perspectives où ils ne sont plus simples consommateurs d’outils numériques. C’est faire d’eux des citoyens responsables, capables d’avoir un avis averti sur la conception, l’utilisation, la finalité des outils informatiques qui nous entourent. Pour ne citer qu’un exemple, avoir des notions sur le fonctionnement des réseaux éveille aux questions de vie privée et de sécurité des données qui y transitent, une problématique qui fait régulièrement la Une.

Former les élèves à la pensée informatique ne vise pas pour autant à faire de chaque enfant un informaticien ou une informaticienne en devenir (tout comme le cours de chimie ne vise pas à former des chimistes). Reconnaissons cependant l’importance de donner à nos enfants la possibilité de faire des choix d’orientation éclairés en apprenant à connaître cette discipline dont la demande sur le marché de l’emploi est telle que certaines formations non diplômantes de quelques mois suffisent à assurer un emploi. Enfin, former les élèves à la pensée informatique, c’est aussi exercer la logique, la rigueur, l’expérimentation, l’analyse de problèmes complexes... Cela vient donc faire écho à ces compétences transversales utiles également dans de nombreuses disciplines.

À la suite de nos voisins, il est urgent d’agir.

Une série d’appels nationaux, européens et internationaux exhortent depuis quelques années les décideurs politiques à intégrer l’informatique dans le cursus scolaire. La majeure partie des pays de l’Union européenne a déjà intégré la programmation d’une façon ou d’une autre parmi les disciplines scolaires[2][3].

En Belgique, les sections informatiques de l’enseignement supérieur regroupées au sein de SI² se sont déjà prononcées en ce sens au travers de plusieurs documents[4]. L’Académie Royale et l’Union wallonne des entreprises ont, elles aussi, appelé dans leurs analyses du Pacte pour un Enseignement d’Excellence à une inclusion des compétences en programmation et en algorithmique.

Pendant ce temps, les discussions sur l’opportunité d’inclure l’informatique en tant que science dans le Pacte d’Excellence semblent peu ambitieuses. Sans une décision forte et des moyens à la mesure du défi, cela pourrait bien aboutir à un échec cuisant.

Où en est l’informatique dans le Pacte ?

L’informatique est cachée dans le groupe de travail chargé de créer un nouveau référentiel de compétences portant sur la “Formation manuelle, technique, technologique et numérique”. L’avis n°3, ligne de conduite du Pacte, mentionne la possibilité “d’interroger l’opportunité de l’initiation aux ‘sciences informatiques’ notamment algorithmique (en lien avec les mathématiques)”.

Sans s’attarder sur l’appellation de ce nouveau référentiel qui semble très peu lisible et ouvre par conséquent la porte à de nombreuses préconceptions dont certaines sont susceptibles de provoquer le désintérêt des filles, nous avons trois inquiétudes majeures.

Premièrement, le fait que l’informatique se retrouve diluée dans un référentiel de compétences dont l’intitulé fourre-tout illustre à lui seul la confusion autour du “numérique” (compris comme l’utilisation de l’outil informatique) et de “l’informatique” en tant que science. Les autres sciences – mathématiques, biologie, chimie, physique – ont une place à part entière dans les cursus, avec un référentiel propre et trouveront naturellement leur prolongement dans la “formation manuelle, technique, technologique et numérique”. Pourquoi pas l’informatique ?

Deuxièmement, ce groupe de travail ne compte qu’une seule personne sur une bonne douzaine de membres effectifs disposant d’une formation d’informaticien. Nous sommes conscients que l’enseignement obligatoire, à l’heure actuelle, ne dispose pas en son sein de beaucoup d’experts de cette discipline. Pourquoi ne pas avoir dès lors fait appel à plus d’experts extérieurs notamment issus des Universités et Hautes Écoles ?

Troisièmement, l’objectif formulé comme une “interrogation sur l’opportunité d’une initiation” (à l’informatique) soulève un certain questionnement et n’est pas de nature à nous rassurer quant à son intégration future...

Pour ces raisons, nous renouvelons notre appel à une intégration forte et courageuse de l’informatique en tant que discipline scientifique fondamentale à part entière, vu son importance prépondérante dans notre société actuelle et qui ne fera que croître dans le futur.

Faut-il attendre la création du Pacte pour intégrer l’informatique ?

Nous pensons qu’il est inutile d’attendre le Pacte pour intégrer l’enseignement de l’informatique dans l’enseignement obligatoire. Il est urgent de prendre le train en marche, car les autres pays ne nous attendent pas et l’évolution de notre société non plus. Certaines écoles visionnaires le font déjà ponctuellement en se lançant dans des activités de sensibilisation. Elles font, pour cela, souvent appel à des partenaires extérieurs et cela renforce le clivage entre écoles.

Ne pouvons-nous pas espérer mieux que des initiatives périscolaires ponctuelles, qui ne sont pas systématiquement reproduites et ne sont suivies que par des publics favorisés déjà sensibilisés au problème ? Serait-ce là un indice que l’enseignement obligatoire démissionne en ce qui concerne l’enseignement de cette discipline ? Qu’il préfère laisser ce sujet méconnu dans le champ périscolaire, plutôt que de se l’approprier et de s’engager à former des enseignants de manière à ce qu’ils puissent s’investir dans ce nouveau défi ? À l’heure où on parle de revalorisation de la fonction enseignante, n’est-on pas de nouveau en train de les saborder ?

Le système éducatif est à un tournant de son évolution. Il n’est pas toujours en phase avec les attentes des jeunes qui s’orientent souvent vers des activités périscolaires pour découvrir le monde, apprendre et se préparer une place dans la société. Est-ce que le peu de place que l’on laisse à une nouvelle discipline est un indice de cette incapacité du système à évoluer pour surmonter ce défi ?

Pourtant, pour avoir l’impact désiré et toucher tous les élèves, y compris les publics les moins favorisés, il faut de l’informatique pour tous dans l’enseignement obligatoire.

Il faut donc une vraie volonté politique pour l’inscrire dans les objectifs du Pacte. Il faut aussi que la formation des enseignants suive. Il nous paraît dès lors essentiel de profiter de la prochaine réforme de la formation initiale des enseignants pour ajouter cette matière à la formation des futurs enseignants. Il faut aussi investir massivement dans la formation continue. Demain, il faudra, dans chaque école, des enseignants à même de former nos jeunes à cette discipline scientifique … Nous en sommes loin.

Pourtant des initiatives de qualité existent en Belgique en matière d’intégration de l’informatique en classe, de formation continue et de partenariat avec la formation initiale. Il est urgent de capitaliser sur celles-ci. Les acteurs de terrain, tant dans l’enseignement obligatoire que du côté des formateurs potentiels, sont motivés et demandeurs. Il reste à leur assurer rapidement un soutien politique.

Le mot de la fin

Chers responsables politiques,

Allez-vous prendre une décision forte pour soutenir l’acquisition par tous nos jeunes de compétences en informatique qui sont au cœur des défis de notre société déjà pleinement numérique ?

Allez-vous mettre en place une réelle politique (au sens noble du terme) pour donner aux acteurs de l’enseignement obligatoire les moyens nécessaires pour en faire une réussite ? Et donc coordonner cette décision avec la réforme de la formation initiale des enseignants et l’intégrer massivement dans leur formation continue ?

Ce document a été rédigé par SI² qui regroupe les sections informatiques de l’enseignement supérieur francophone et signé par :

81 Professeurs et enseignants de l'enseignement supérieur

64 Membres du personnel de l'enseignement supérieur

6 Acteurs de la formation et de la sensibilisation à l'informatique



Commentaires

Jean-Marie BOUDRENGHIEN

13/12/2018 - 09:03  

Et pourquoi pas...

... dès le maternel? De belles expériences existent, par exemple dans le cadre des projets Ecole Numérique portés par la Région Wallonne.

Francoise Bols

10/06/2018 - 10:53  

Merci

Je partage entièrement cette idée... merci pour cette volonté d’avancer et de faire bouger le monde politique

Nicolas van Zeebroeck, professeur en business digital à Solvay

07/06/2018 - 15:42  

Me too

Je signe des deux mains moi aussi. Je dirais même plus, et si on commençait en primaires?


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